Société Guadeloupe: Petit portrait d un ancien videur de boite de nuit

Il est grand, épais, et à une dégaine à effrayer une bèt' a Man Hibè. Baba (nous l'appellerons ainsi), n'en peut plus. Entre les galères d'emploi, et la violence, il ne reconnait plus son île. Entre peurs et espoirs, voici un petit portrait d'un morceau de Guadeloupe moderne.
Itinéraire d'un videur
« Les vacances de l'année dernière ont été terribles terribles, il y a eu trop de morts même, trop de braquages, d'accidents de voitures. On aurait dit que les gens sont devenus fous! » , commence-t-il, d'une voix grave, emprunte d'émotion. « Je suis né en Guadeloupe, il y a 25 ans. Je suis issu d'une famille sans grands problèmes. Bon, on ne roulait pas sur l'or, mon père et ma mère travaillaient rèd-rèd, mais je n'ai jamais été malheureux. Le problème, c'est l'échec scolaire, l'ennui et les mauvaises fréquentations. »
Pourtant, Baba est loin d'être un ti garçon couillon, il a seulement été mal orienté. Après des années collèges difficiles, il demande à être intégré dans une lycée professionnel et technique afin de pouvoir toucher à ce qui l'intéresse le plus: la mécanique. Ses parents ne sont pas d'accord. « A l'époque, les maths, le français, les trucs comme ça ne m'intéressaient pas spécialement. Mon bitin, c'était la mécanique, la moto. An té inmé sa! désosser un booster, puis le remonter. Je voulais faire mécanicien. »
Du coup, Baba se dirige vers une filière générale qui ne l'intéresse que très peu, et c'est à partir de ce moment là que les choses se dégradent. « Au lycée, je ne foutais rien, je m'ennuyais. Et puis à cet âge là, on commence à faire les première conneries. Tous les après-midi, quand je n'avais pas cours, je partais driver avec des ti voyous, on fumait de l'herbe, on buvait du rhum, on emmerdait les filles, et on faisait quelques petits larcins. Rien de bien méchant… »
Baba avoue que si ses parents l'avaient eu un peu plus à l'?il, il aurait mieux fait. Il n'aurait certainement pas sombré dans l'alcool. En Terminal, il confesse: il fume et boit tous les jours, sans que ses parents ne remarque rien. « A cette époque, j'avais toujours une chewing-gum ou un bonbon à la menthe dans ma bouche pour masquer l'odeur de l'alcool ou de la cigarette, hahaha!. Mes parents n'ont rien remarqué. C'est mon professeur principal qui les a prévenu un beau jour. J'ai pris une belle volée, je me rappelle. J'ai arrêté pendant un moment, puis j'ai recommencé. »
Parti en France, pour mieux revenir en Guadeloupe
Malgré tout, il réussit à décrocher son baccalauréat et s'envole vers la France pour faire un BTS qu'il ne terminera jamais. En France, nous dit-il, c'est pire qu'en Guadeloupe. Livré à lui-même, sans compte à rendre, les études sont vite oubliées au profit des filles, des soirées, de l'alcool et de la marijuana. Il abandonnera son BTS en cours de première année, et tentera de trouver un emploi en France, sans succès. « Sans diplôme et sans expérience, c'est pratiquement impossible de travailler, même pour faire un petit boulot. Avec le recul, je me suis aussi aperçu que je n'étais pas dans de bonnes dispositions pour avoir un emploi, ça ne m'intéressait pas vraiment. Ce qui m'intéressait, c'était la fête et les filles. »
La France, pour les étudiants, c'était un peu un microcosme de la société antillaise, selon Baba. On retrouve les mêmes personnes, la même mentalité qu'en Guadeloupe ou en Martinique, pour peu qu'on ne s'intéresse qu'à la communauté des antillais francophones. On peut vite se retrouver dans un cercle très fermé.
Après trois années de débauches en France, Baba retourne en Guadeloupe, sans diplômes, sans qualifications et sans argent. Et avec un enfant à nourrir.
C'est là que la galère commence vraiment.
Les galères de Guadeloupe
« En rentrant en Guadeloupe, c'était encore pire qu'avant. Je suis retombé directement dans les mauvaises fréquentations, et j'ai même commencé à dealer un peu. Les gens que je connaissais avant, quand ils me voyaient dans la rue, ne me reconnaissaient même plus. J'étais perpétuellement alcoolisé, ou tchad. Ca a rendu ma copine malheureuse, mais bon à ce moment là, je faisais n'importe quoi. »
Baba devient un papillon de nuit; il dort toute la journée et la nuit venue, se met à déambuler sous le regard sinistre de la lune. Embrouilles, bagarres jonchent ses soirées, des Abymes à Pointe-Noire.
Aussi, lorsqu'un ami lui propose de devenir videur dans un bar de Grande-Terre, accepte-t-il sans réfléchir.
« Ça m'avait paru cool. J'étais là, avec les autres potes videurs, devant la porte de l'établissement. On buvait et on fumait en cachette pendant nos heures de travail, ha-ha-ha! Je me sentais fort, je me sentais puissant, je me sentais bad , me dit-il. J'ai vu la Guadeloupe du dessous, d'en bas. Lorsque les bonnes familles s'endormaient tranquillement, et que les mauvais esprits se réveillaient, j'étais là. J'ai vu les détresses, l'alcool, la drogue, la cocaïne, la violence. J'ai regardé des jeunes comme moi-même dans le blanc des yeux, et je n'ai rien vu. Pas d'avenir, pas d'âmes, rien…ca m'a fait peur, mais je n'ai rien dit.
Deux évènements vont pousser Baba à quitter le boulot de videur, et le marquer à jamais.
« Un soir, on a refusé l'entrée à deux gars qui étaient trop alcoolisés. » commence-il. « Une heure plus tard, ils sont revenus avec des fusils et ont tiré sans sommation. »
Sa voix en tremble toujours.
« Dieu merci, personne n'a été blessé. A ce moment là, j'ai pensé à ma copine, à mon enfant. J'ai eu très peur. J'ai décidé d'arrêter ce boulot, même si je gagnais relativement bien ma vie. »
Le deuxième évènement est en quelque sorte une conséquence du premier: déprimé et choqué par la fusillade, Baba se remet à boire de manière régulière. Un soir, alors qu'il se conduit son scooter vers Pointe-à-Pitre, il en perd le contrôle et finit dans un caniveau. Le lendemain, il se réveille dans un lit d'hôpital.
« Je crois que ça a été l'évènement qui a fini de me convaincre que je devais me ranger et me mettre bien. Un rété trankil, comme a dit ma mère. »
Son regard sur la Guadeloupe
« Maintenant, j'ai peur. Je trouve que tout le monde est aigri en Guadeloupe. J'ai l'impression que n'importe qui, je dis bien n'importe qui, peut péter les plombs à n'importe quel moment et pour n'importe quoi à présent. Le banquier comme le gangster. Les gens sont sous pression, et plus particulièrement les jeunes. Durant la grève du LKP, il n'y avait plus d'herbe, plus rien à fumer. Beaucoup de jeunes se sont mis à la cocaïne. Je voyais des gars de 15, 16 ans prendre leur rail de coke. J'ai jamais touché à ça. A présent, les gangs ont pris le relais, et les jeunes se font embrigader de plus en plus tôt dans ça. Ils se sentent forts, protégés, ils ont l'image glamour des bad boys, argent facile, femmes…ça me rend triste. Dès que je vois un jeune dans mon entourage, j'essaye de lui parler, de lui faire comprendre que qu'il y a d'autres manières de réussir sa vie. »
Entre intérim et petits boulots, Baba commence à s'en sortir, et il veut que son enfant réussisse; ca passe d'abord par l'école.
« Je fais très attention à mon enfant. J'insiste pour qu'il travaille bien en classe, je ne veux pas qu'il finisse comme moi, sans diplômes, sans qualifications, parce qu'à présent, c'est ça qui compte. Ma plus grande fierté? Quand mes amis viennent chez moi, et qu'en partant, ils me félicitent pour l'éducation de mon enfant. Il n'est pas vulgaire, il obéit, il dit bonjour quand les gens arrivent. J'ai pensé à partir, à retourné en France avec ma famille à un moment, à Paris ou ailleurs, pour chercher du boulot. Mais j'aime la Guadeloupe, j'aime mon pays. Il n'y a pas que des points négatifs. On trouve aussi des gens biens et honnêtes qui se réveillent tôt tous les matins et travaillent. Je suis moi-même en train de passer mon permis camion, pour me stabiliser. »
Avant de me laisser, Baba rigole lorsque je lui pose ma dernière question: « Oui, je fume toujours des joints. Beaucoup moins qu'avant, mais jamais devant mon enfant… »
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Article déposé le : 31/8/2010 16h11


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