Réflexions sur la guerre en Lybie, par Bernard Lugan.


 


  (
Mustapha Abd Jalid, président - actuel - du CNT ).


 


 


Je publie, de temps à autre, des articles de l universitaire Bernard Lugan. Cela ne signifie pas que je suis toujours d  accord
avec lui, sur le sujet, dont il traite aujourd hui, et sur d autres. Mais M. Lugan est un homme informé, un homme de terrain qui connaît bien l Afrique où il a vécu, et enseigné. C est
aussi, et surtout, un non conformiste. Et à l heure de la pensée unique, et du politiquement correct, c est une qualité très importante. Dans l article de ce jour, il se montre sévère à
l égard de la politique menée par l OTAN. Il reproche aux pays européens, principalement l Angleterre et la France un manque de réflexion politique, reposant sur une approche trop
européocentrique.


La justification officielle de l intervention de l OTAN était la libération de la Lybie de la dictature de Kadhafi, et l instauration
de la démocratie ».


Or, dans l optique défendue par Bernard Lugan, cette politique est d une grande naïveté, reposant sur le postulat que toutes ces
populations ( en Lybie, mais aussi autour de la Méditerrannée... et souvent ailleurs en Afrique et en Asie ) ont les mêmes aspirations que les peuples européens.


Mais la démocratie par exemple, a t-elle un sens en Lybie, dans l Algérie d après l indépendance, etc. Même en Europe ce mot de
démocratie est plus une incantation qu un concept clair, comme le souligne le philosophe Eric Weil ( qui n avait, certes! rien d un fasciste ou d un nazi ) comme il le dit dans ce passage de son
livre magistral Philosophie politique : «  Le terme de démocratie est tellement difficile qu il vaudrait presque mieux renoncer à son emploi.
Pris dans son sens étymologique, il ne recouvre aucune réalité : le peuple , opposé aux institutions sociales et politiques qui lui donnent une structure et la possibilité de réfléchir et d agir, n existe pas
en tant qu unité et, à plus forte raison, ne décide de rien . Les décisions, la réflexion, l action sont l affaire des institutions ? et c est à ces institutions que le terme
de démocratie , dans l acception
indiquée, et qui, n est pas celle des seuls philologues, oppose le peuple. C est le gouvernement qui réfléchit et agit, et il peut le faire avec l aide et le concours d une représentation du
peuple, non du peuple ( même dans
une démocratie directe, c est une partie qui représente le peuple ). Si, en revanche, on nomme démocratique tout gouvernement qui jouit de l adhésion des citoyens, les différences de forme
n entrent plus en ligne de compte, et le gouvernement le plus autocratique peut-être plus démocratique
que tel régime constitutionnel » . ( On l a vu, par exemple, dans le cas de l Allemagne nazie, mais ce cas est très loin d être isolé. Note du scrutateur
).


 


Bernard Lugan reproche donc aux dirigeants occidentaux d avoir agi avec une naïveté déconcertante.


Il y a encore cinquante ans, forts d une expérience coloniale durable, le Foreign Office, et le ministère des affaires étrangères
français, possédaient une connaissance directe des coutumes, croyances, des régions colonisées qui leur épargnait de trop lourdes erreurs.


Ce temps est désormais ancien, et les fonctionnaires de ces ministères orientent aujourd hui surtout leurs actions en fonction d une
mythologie des «  droits de l homme » lourde de menace pour la paix, car à côté des réalités. Tout ce petit monde, gonflé de vanité, issu de « science po," ou de l ENA, lève les
yeux au ciel quand on évoque devant lui la formule de grand Anglais Burke «  J ai parcouru le monde entier. J ai rencontré des Français, des Italiens, des Chinois, des Africains. Nulle part
je n ai rencontré l homme ».


 


Aujourd hui, trop de nos « intellectuels », dont le symbole est Bernard Henri Lévy prétendent fonder leur action sur une
vision universelle de l Homme, comme si tous les hommes étaient mus par la pensée, ou la sensibilité occidentale ( celle-ci, d ailleurs, étant loin d être elle-même aussi uniforme que
l enseignent les manuels européistes; les difficultés de création d une Europe politique le rappellent à l envi. Se souvient-on encore des propos du général de Gaulle, s écriant à la télévision
en 1965 «  Il ne suffit pas de sauter sur sa chaise comme un cabri, en criant : l Europe, l Europe, l Europe.....etc ).


 


L analyse de B. Lugan est donc utile, même si l on n en partage pas nécessairement tous les postulats. Je la publie, sûr qu il ne peut
pas y avoir de pensée lucide, et libre, sans un pluralisme d information, et de pensée, pour les individus comme pour les peuples.


Je dédie ces réflexions aux jeunes, des lycées et institutions actuelles d éducation en France, livrés sans armature intellectuelle aux « maîtres » du politiquement
correct.


 


Edouard Boulogne.


 


 


Réflexions sur la guerre en Lybie.


 


http://bernardlugan.blogspot.com  ou http://www.bernard-lugan.com


 


Les nouvelles images du lynchage du colonel Kadhafi qui commencent à être diffusées sur le net
annoncent un « hiver libyen » plein de douceurs et de mièvreries… Mais au-delà de la mort atroce de l’ancien chef de l’Etat libyen, quelle est la situation sur le terrain au moment où
ces lignes sont écrites ?


 


Plus que jamais, le CNT ne représente que lui-même et c’est d’ailleurs pourquoi il  demanda
avec une grande insistance, mais en vain, que l’Otan maintienne sa présence. Ce pseudo gouvernement sait en effet qu’il porte un péché originel : celui d’avoir été mis en place par l’Otan,
donc par les « impérialistes » et les « mécréants ». Ses lendemains vont donc être difficiles. D’autant que ses principaux dirigeants, tous d’anciens très hauts responsables
de l’ancien régime et donc des « résistants de la dernière heure », commencent à être mis en accusation par certains de ces chefs de guerre qui détiennent désormais les vrais
pouvoirs.


 


Le président du CNT, Mustapha Abd el Jalil, a déclaré que la charia serait désormais la
base de la Constitution ainsi que du droit, que la polygamie, interdite sous Kadhafi, serait rétablie et que le divorce, autorisé sous l’ancien régime, était désormais illégal. Enfermé dans leur
européocentrisme, les Occidentaux ont considéré que ces déclarations étaient « maladroites ». Leur erreur d’analyse était une fois de plus totale car ces propos à but interne étaient
destinés à amadouer les milices islamistes auxquelles le pouvoir du CNT est suspendu. Pour mémoire, Mustapha Abd el Jalil, l’ami de BHL, était le président de la Cour d’appel de Tripoli qui, par
deux fois, confirma la condamnation à mort des infirmières bulgares et en 2007, le colonel Kadhafi le nomma ministre de la Justice. En dépit de son passé kadhafiste, Abd el Jalid est
pourtant respecté par certains islamistes car il est proche des Frères musulmans , mais son pouvoir ne dépasse pas son tapis de prière.


 


La Libye est en effet éclatée entre plusieurs zones contrôlées par des chefs de guerre jaloux de
leur autonomie et prêts à s’entre-déchirer, comme en Somalie. Ces territoires ont tous une ouverture sur la mer et une profondeur vers l’intérieur pétrolier ou gazier, ce qui fait que, comme je
le disais il y a déjà plusieurs semaines déjà, le pays est aujourd’hui découpé en « touches de piano ».


 


Benghazi est sous le contrôle de plusieurs milices islamistes, elles-mêmes éclatées en un grand
nombre de petits groupes plus ou moins autonomes, mais c’est à Tripoli que se joue l’unité de la Libye.


Dans la capitale, le chef du CNT, Mustapha Abd el Jalid s’appuie sur le TMC ( Tripoli Military
Council ) qui engerbe plusieurs milices islamistes pouvant mobiliser entre 8000 et 10 000 combattants. Le chef du TMC, originaire de Tripoli, est Abd el-Hakim Belhaj dit Abu Abdullah
Assadaq. Ayant combattu en Afghanistan, ce partisan du califat supra frontalier fonda le Libyan Islamic Fighting Group dans les années 1990. Ayant fui la répression anti islamique du
régime Kadhafi, il retourna en Afghanistan où il fut arrêté en 2004 puis remis à la police libyenne avant d’être libéré au mois de mars 2010, à la veille de l’insurrection de
Benghazi.


Durant la guerre civile, le TMC fut armé et encadré par les services spéciaux du Qatar et il reçut
une aide « substantielle » de la part de certaines unités « spécialisées » de l’Otan. Ce fut lui qui prit d’assaut  le réduit de Bab al-Aziya à Tripoli. Plusieurs autres
milices islamistes se partagent la ville et n’acceptent pas le leadership reconnu au TMC par Mustapha Abd el Jalil. Pour encore compliquer l’embrouille locale, le 2 octobre, fut fondé le
Tripoli Revolutionists Council ou TRC, par Addallah  Ahmed Naker al-Zentani, originaire de Zentan mais indépendant des milices berbères de cette dernière ville.


 


A Misrata, les milices se considèrent comme l’élite des révolutionnaires et leur prestige est
immense depuis qu’elles ont capturé le colonel Kadhafi. Ce furent certains de leurs hommes, gentils démocrates si chers aux médias français, qui lynchèrent et
sodomisèrent vivant l’ancien guide et qui, comme « trophée », emportèrent son corps dans leur ville. ( souligné par le Scrutateur ).


Misrata est sous le contrôle du Misurata Military Council (MSR), qui engerbe plusieurs
milices dont la principale est la Misurata Brigade . La situation est cependant confuse car les combattants sont divisés en plusieurs dizaines de groupes commandés par des chefs
indépendants rassemblant au total plusieurs milliers d’hommes. A la différence du TMC, le MSR n’a pas besoin d’aide étrangère car il dispose d’énormes quantités d’armes pillées dans les arsenaux
de l’ancienne armée.


Les miliciens de Misrata ont une forte tendance à l’autonomie et ils ne semblent pas vouloir
accepter de se soumettre au CNT. De plus, ils se méfient des originaires de Benghazi. Pour pouvoir espérer prendre le contrôle de la ville, le CNT devra donc, comme à Tripoli, s’appuyer sur
certaines milices contre les autres, ce qui promet bien des « incidents ». Des tentatives de rapprochement ont été faites en direction de Salim Joha, chef de l’ Union on Libya’s
Revolutionary Brigades , mais rien de concret ne s’est produit pour le moment. Le CNT pourrait également tenter d’amadouer Misrata en nommant Abdul Rahman Swehli Premier ministre, ce qui lui
permettrait du même coup d’échapper à la main-mise des clans de Benghazi.


 


Autre zone ayant échappé au contrôle du CNT, le pays berbère de Zentan avec sa puissante milice
ancrée sur djebel Nefuza. Ce furent les Berbères qui permirent l’assaut sur Tripoli en prenant à revers les forces de Kadhafi, opération préparée par les forces spéciales de
l’Otan.


Zentan  est contrôlée par le Zentan Military Council (ZMC), dont les milices arborent
le drapeau amazigh . Militairement, les milices berbères sont les mieux formées de toute la Libye, leurs cadres étant d’anciens officiers libyens. Les deux principales unités berbères
sont la Zentan Brigade commandée par Muktar al-Akdhar et la Kekaa Brigade, chacune forte d’environ 1000 combattants. Ces milices ont refusé de quitter Tripoli en dépit
des ordres du CNT, ce qui provoqua de graves tensions. Le 3 octobre, après un ultimatum du CNT, la Brigade Kekaa se livra même à une véritable tentative d’intimidation, paradant dans
Tripoli et attirant la réplique des islamistes. La guerre civile fut alors évitée de justesse, mais ce n’est que partie remise…


 


Ceux qui, poussés par BHL, décidèrent d’intervenir en Libye et de s’immiscer dans une guerre civile
qui ne concernait en rien la France, vont désormais porter la très lourde responsabilité des évènements dramatiques qui s’annoncent et qui vont se dérouler à quelques heures de navigation de nos
côtes.


 


Bernard Lugan


29/10/2011


Suite et source de l'article sur www.lescrutateur.com

 
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Article déposé le : 31/10/2011 23h43


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