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24 JANVIER 2010
LE FIL ID? - La Martinique a dit non ?lus d'autonomie. Domin?par les “b?s”, ces riches Blancs, les habitants restent esclaves dans leur t?, disent les ind?ndantistes. Mais sur cette ? qui retrouve peu ?eu son identit?r?e, rien n'est simple… le 10 janvier, Garcin Malsa d?uvre les r?ltats de la consultation : 78,9 % de non. - Photo : Jacky Saintenoy pour T?rama Dimanche 10 janvier, 20 heures. Sainte-Anne, c?carte postale de la Martinique. Sur la fa?e de la mairie, un drapeau noir-rouge-vert ind?ndantiste claque au vent. Dans l'escalier, une statue d'esclave brandit d'une main un coutelas ?ouper la canne ?ucre, de l'autre des fers bris? Dans la salle du conseil aux peintures d?ties, une Marianne noire au d?llet??reux, des maquettes de bateaux, une st? « aux morts pour la patrie » de 14-18, un grand drapeau fran?s et un non moins grand drapeau cubain. Sur la porte du bureau du maire, on peut lire « tout moun s?oun » (ce qui signifie : nous sommes tous des humains) et « nasyon Matinik ». Sous le n?, une poign?d'hommes, mine sombre. « Je suis triste, j'ai l'impression d'?e face ?n mur, soupire l'un d'eux, tout jeune. C'est psychanalytique : dans sa t?, notre soci? est encore en esclavage ! » Un autre, Castro m?n?e Che, barbe et regard noirs, treillis et casquette, marmonne : « On ne peut pas faire confiance ?a d?cratie, faudrait la r?lution. » Au bout de la table, la soixantaine svelte, Garcin Malsa, maire de cette commune bien connue des touristes, pr?re son intervention dans les m?as… Le cofondateur, avec les ?ivains Patrick Chamoiseau et Rapha?Confiant, du Modemas (Mouvement des d?crates et des ?logistes pour une Martinique souveraine) et vice-pr?dent du conseil g?ral vient d'apprendre le r?ltat de la consultation dite de l'article 74, dans laquelle l'Etat demandait aux Martiniquais s'ils souhaitaient plus d'autonomie. La force de la r?nse (78,9 % de non) ?urpris tout le monde. Et constern?arcin Malsa. Plus de pouvoir sur l'?cation, l'?nomie, la nomination des cadres et des fonctionnaires, les ?anges avec la Cara?… il en r?it. Depuis trois mois, en tee-shirt jaune poussin sigl?em>« An lot balan pour matinik vans? (Un ?n pour la Martinique), il sillonnait la ville en voiture avec son ?ipe et ses haut-parleurs beuglant « Nou pa p? (On n'a pas peur). « C'est la premi? fois depuis 1946 [date de la d?rtementalisation de la Martinique, NDLR] qu'on nous propose de prendre des responsabilit?! Votez oui pour ce petit pas, un ?nement historique qui va d?rrouiller les consciences, d?loniser les esprits », martelait-il inlassablement en cr?e aux (tr?rares) ?cteurs venus l'?uter. Un an apr?les gr?s de f?ier 2009, cette consultation sonnait comme une promesse de grand soir. C'est rat?/p> “Vous avez raison : restez fran?s jusqu'?a fin des temps et continuez ?railler r?li?ment pour que le Papa Blanc vous accorde 200 € d'augmentation de salaire” Rapha?Confiant Au m? moment, sur la place de la mairie, Eric Coppet et ses amis du Parti progressiste martiniquais (ex-parti d'Aim??ire) sont assis sur un capot de voiture. Eux aussi ont sillonn?es chemins d?nc? mais pour d?ncer dans leurs haut-parleurs les « apprentis sorciers » partisans de l'article 74, sur fond de « Moi je dis nooooooon », hurl?ar un clone de Nicoletta. Ils ont gagn?ais n'ont pas l'air si contents. Pas de f? pr?e ce soir. Dr?de victoire. Les analystes ?a t? ?quent « la lucidit?'un peuple », « la d?ance des ?cteurs vis-?is de leurs ?s », « la volont?e rester fran?s » ou encore « la peur ». « La peur d'un peuple qui n'a pas os?une fois de plus, prendre ses responsabilit? a bloqu?u dernier moment avant de faire le pas… La peur d'un peuple qui a ? esclave et qui le reste dans sa t?. C'est un vote suicidaire », commente Garcin Malsa. L'?ivain Rapha?Confiant, lui, ?cte sur son blog Montray Kreyol : « Les m?s qui ont d?l?t braill?n f?ier pour faire plier l'Etat “colonialiste” votent aujourd'hui comme un seul homme pour rester ?amais enlac?dans les bras de ce m? Etat colonialiste. […] A ces gens, je dis : allez vous faire foutre ! A ce peuple, je dis qu'il n'est qu'une sous-merde… » Suit une bord?d'insultes . « Vous avez raison : restez fran?s jusqu'?a fin des temps et continuez ?railler et ?anifester r?li?ment pour que le Papa Blanc vous accorde 200 euros d'augmentation de salaire et n'augmente pas le prix de l'essence. » Garcin Malsa n'avait pas mesur?e foss?ntre les ?tes ind?ndantistes et les 400 000 Martiniquais quand il envoyait ses employ?et ses administr?en car ?ort-de-France pour qu'ils manifestent ou lorsqu'il baptisait pompeusement, ?'entr?de la ville, son rond-point du 5-F?ier-2009 (le premier des trente-huit jours de gr?). Peu importe la d?ndance si le confort suit : l'appartenance ?a France et ?'Europe, c'est une vie ch?, des contraintes de l?slation et de normes pas forc?nt adapt? ?a r?on. Mais c'est aussi un niveau de vie beaucoup plus ?v?ue celui des ?s ind?ndantes voisines, Dominique et Sainte-Lucie, sans parler ?demment d'Ha?, frapp?par le grand tremblement de terre deux jours apr?ce r?rendum martiniquais. Ici, un tiers de la population touche les Assedic, un autre est fonctionnaire. Le syst? social (allocations familiales, RMI) fonctionne ?lein. A Sainte-Anne, la mairie, plus de 200 employ?pour 5 100 habitants, est le plus gros employeur du coin. Le deuxi? est le Club Med, install?ur la jolie plage municipale. « Chez moi, les employ?ont leurs 35 heures, leurs RTT, un parking pour garer leur voiture, etc. Pas facile d'?e rentable face ?ainte-Lucie, o?s employ?gagnent 300 €, viennent travailler ?ied et dorment dans des hamacs », commente le patron, Yann Monplaisir, grand gaillard aux yeux clairs qui, comme tout le monde, affiche un portrait d'Aim??ire dans son bureau. « On aurait donn?eur ind?ndance aux Martiniquais il y a soixante ans, c'?it peut-?e possible. Mais maintenant, ils ne supporteraient pas la perte de confort que cela entra?rait ! » Cr?dans les ann? 70 pour pallier la fermeture de la centrale sucri? du Marin, le Club Med a r?p? les ouvriers de celle-ci, connu plusieurs gr?s s?res, dont une prise en otages de ses touristes en 1999, ferm?es portes dix-huit mois… puis a rouvert en 2006, une fois encore sur pression de l'Etat. D'autres h?s de la commune ont ferm?u, ph?m? classique ici, ont ? revendus par appartements par ceux qui les avaient construits dix ans plus t?our b?ficier de la loi de d?scalisation. La famille de Gentile, le plus gros propri?ire foncier de la r?on, aurait bien aim?elle, investir ?ainte-Anne. Apr?la fermeture de la centrale sucri? du Marin, son groupe s'est diversifi? magasins de bricolage, peinture… tourisme. Mais elle est b?, descendante d'esclavagistes blancs. Or Garcin Malsa, fils d'ouvrier de l'usine du Marin, descendant d'esclaves, d?ste les b?s. Ce prof de biologie, ?logiste de la premi? heure et auteur de livres pr?rseurs sur le d?loppement durable et solidaire (1), intarissable sur la mangrove, d?ste aussi les b?nneurs. Alors, contrairement ?e que font beaucoup de maires (parfois moyennant des pots-de-vin), il a « tout bloqu?, comme il le dit tranquillement : McDo, grandes surfaces, culture de la banane (qui pollue les terres), permis de construire, projets touristiques… S'appuyant sur le Conservatoire du littoral, il tente depuis des ann? d'exproprier la famille de Gentile des terrains qu'elle poss? en bordure du magnifique site des Salines – sable blond, cocotiers et mer ?raude. Le but : cr? un parking pour emp?er les norias de voitures de se garer au bord de la plage. Garcin Malsa, c'est vingt et un ans de mandat et autant de proc?ures juridiques. Du coup, ?ainte-Anne, le touriste trouve des plages pr?rv?, un ?ng ?lo, une belle campagne, un bourg charmant et d?et… mais aussi des commerces qui souffrent, une ville pauvre et mal entretenue, qui a m? un temps ? mise sous tutelle. Pas simple. A chaque ?ction municipale, o?acun reproche ?'autre ses tentatives d'intimidation, corruption et autres tricheries, la famille de Gentile soutient financi?ment le m? candidat d'opposition, qui se trouve ?e, le hasard fait bien les choses, ex-directeur de l'office de tourisme de la Martinique. « Un b?, ?nt donn?on “histoire”, ne peut intervenir directement dans le jeu politique, regrette Jean-Michel de Gentile. La population ne l'accepterait pas. Mais cette dissociation entre les pouvoirs ?nomique et politique est s?ent un des drames de la Martinique. » En attendant son heure, il installe son golf 18 trous sur la municipalit?oisine : « Nous les b?s [environ 3 000 personnes] fonctionnons en dynastie, construisons pour plusieurs g?rations. Nous savons attendre, sourit cyniquement son fr? Bernard (vice-pr?dent de la chambre de commerce et d'industrie). Un jour, Malsa ne sera plus l?Nous, si. » Tranquille assurance de celui qui n'a jamais eu peur. “Dans les familles m?ss?, les enfants sont de couleurs diff?ntes, il n'y a pas d'harmonie. Moi, je ne trouve pas ?bien. Nous [les b?s] on a voulu pr?rver la race.” La Martinique, contrairement ?a Guadeloupe, n'a pas tranch?es t?s de ses b?s ?a R?lution fran?se. Elle s'est r?gi?sous protection britannique. R?ltat : la structure de sa soci? est rest?plus fig?qu'en Guadeloupe : en haut, les b?s les plus riches ont gard?'immensit?e leurs terres et diversifi?eurs activit??'?elle internationale. En dessous, les mul?es, descendants d'esclaves affranchis, souvent fruits de relations des ma?es avec leurs esclaves, exercent les professions interm?aires, avocat, m?cins, etc. Plus « bas », les ex-esclaves ob?sent eux-m?s ?ne hi?rchie tr?subtile : ici, une femme qui accouche d'un enfant plus clair « sauve la peau ». Ici, il existe une dizaine de mots pour d?ire le cama? social de la « pigmentocratie », comme l'appelle l'?ivain Rapha?Confiant, lequel, par exemple, comme beaucoup de ses coll?es universitaires, est un « chabin », noir ?a peau tr?claire. Il y a aussi les Indiens, les Chinois… Et enfin les « m?os », Blancs de m?opole qui exercent notamment les hautes fonctions dans les administrations et les entreprises. Dans cette soci? complexe o?ut le monde conna?tout le monde, o?acun a des anc?es qui ont ? bourreau ou victime de l'autre, la parole est prudente, les mots sont pi?s. On ne dit pas impun?nt, selon qui on est et ?ui on parle, « en France » ou « en m?opole », « cr?e » ou « n?e »… Mais cette parole, codifi?et autocensur?au quotidien, explose sporadiquement en insultes racistes au moindre conflit de voisinage, accrochage routier ou gr?. Dans un documentaire de Canal+, Les Derniers Ma?es de la Martinique, qui a fait scandale dans l'? il y a un an, le b? Alain Huyghes-Despointes se l?ait : « Dans les familles m?ss?, les enfants sont de couleurs diff?ntes, il n'y a pas d'harmonie. Moi, je ne trouve pas ?bien. Nous [les b?s] on a voulu pr?rver la race. » Inversement, il y a quelques semaines, un ? noir du conseil r?onal fustigeait des professeurs (m?os), « ces Blancs m? pas coiff?et qui sentent ». Ici, on est toujours le raciste de quelqu'un. Alors, bien s?/strong> les choses ?luent. Les jeunes g?rations s'affranchissent tranquillement de la pigmentocratie, de nouveaux acteurs ?nomiques montent en puissance… Au Couvent et au S?naire (?les b?s), les ?ves c?ent de plus en plus de peaux color?. Mais ne les invitent quand m? pas, nous dit-on, ?eurs anniversaires… Il y a quelques semaines, les m?as locaux ont titr?ur le mariage d'une fille b? avec un « Noir ». Le papa, Roger de Jaham, pr?dent de l'association Tous cr?es, qui milite pour un rapprochement des Martiniquais, ?que la larme ?'oeil « ce grand jour pour les cr?es ». Bernard de Gentile, invit? ce « beau mariage », nous pr?se tout de m? que « le mari?tait tr?clair » et ne r?ste pas ?a boutade : « Ma femme de m?ge m'a dit : “Mais c'est un Noir ! Vous n'allez pas assister ?e mariage !” » Longtemps, la m?ire a ? confisqu?: ?'?le, dans les familles, « l'esclavage ?it tabou », t?ignent les adultes d'aujourd'hui. L'identit? ? bafou?: le journaliste Gilles Degras, fondateur du site d'informations Bondamanjak, se souvient avoir entendu il y a dix ans ?a maternelle de son fils « la ma?esse engueuler un enfant parce qu'il avait colori?es parents en marron. Je crois bien que moi aussi au m? ? je coloriais mes parents en rose ». Et la culture locale d?ign? Depuis quelques ann?, la Martinique est autoris??evenir ?lle-m?. Le mouvement de f?ier 2009 n'a rien chang?ux tensions ?nomiques, mais il a contribu? cette lib?tion : comm?rations, interventions dans les ?les… « On est pass?du mutisme ?a cacophonie », sourit Tony Delsham, ?ivain (2), journaliste et ?teur de la revue Antilla. Aujourd'hui, on n'enseigne toujours pas les ?utes de d?mbre 1959 (trois journ? sanglantes ?ort-de-France apr?un banal accident de circulation), mais, dans l'adorable ?le maternelle de Sainte-Anne, les enfants apprennent depuis cette ann?le cr?e : « Il y a eu un blocage au d?t : pour 95 % d'entre eux, parler cr?e ?'?le c'?it mal, c'?it la langue des insultes, indique leur jeune institutrice . Certains ne savaient d'ailleurs pas le parler. » Garcin Malsa, lui, la cultive depuis toujours, cette m?ire. Jusqu'?'overdose : son conseil municipal est en cr?e, ses associations sont r?ies au sein d'une f?ration, Cap 110 (le cap pour l'Afrique), il organise tous les ans une marche r?amant r?ration aux b?s, milite pour une redistribution des terres ?a population, et a m? voulu rebaptiser un quartier de la ville du nom de Gor? le port africain d'o?rtaient les esclaves… Mais l??a coinc? les habitants, un tantinet lass?de tout ce pass?ont refus?/p> Ce soir, dans son bureau, un jeune Guadeloup? proche du LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon) envoy?n observateur jure que tout va exploser socialement, puisque rien n'a ? r??olitiquement. « Il va falloir agir, confirme le maire, mais autrement. » En participant civiquement ?'autre consultation populaire, pr?e le 24 janvier, sur une fusion du conseil g?ral et du conseil r?onal ? Ou en manifestant dans la rue avec les Guadeloup?s qui vont comm?rer leur gr? g?rale de f?ier 2009 ? Entre-temps, avec le tremblement de terre ?a?, le d?t s'est fig?Mais bient?e maire de Sainte-Anne et les habitants de la Martinique retourneront ?eurs contradictions : ?e fran?s et carib?, m?s et raciste, ex-bourreau et ex-victime ; d?ndre d'une m?opole qu'on rejette mais dont on ne veut pas se s?rer ; manifester contre la « pwofitasyon » mais profiter ?ond du syst?, ?re des politiques ind?ndantistes mais refuser de leur donner du pouvoir ; affronter les blocages d'une histoire qu'on n'en finit pas de ne pas d?sser ; appeler les cacahu?s des « pistaches ». Emmanuelle Anizon T?rama n° 3132
Suite et source de l'article sur guadeloupeauquotidien.unblog.fr | |