( Le célèbre Agecanonix ). Pas de politique, de polémique aujourd hui, mais une proposition de méditation sur un sujet... délicat : la vieillesse. Je vous en propose deux approches. La première est de Bernard Pivot. La deuxième est du grand Platon lui-même, tel qu il la propose au livre premier de sa République, et telle que l a placée en exergue de son roman qui vient de paraître ( Le goût du lait sauvage. Éditeur l Harmattan ) notre compatriote et ami Michel Rodigneau. L on peut choisir, ou choisir de ne pas choisir en proposant autre chose, en commentaire par exemple. Quant aux jeunes...! Hum. Ils auraient tort de trop s esbaudir devant ces réflexions de « vieux », pas si vieux! Le Scrutateur. ( I ) VIEILLIR selon Bernard Pivot > > Extrait de son livre paru en avril 2011 : Les mots de ma vie > > > > > > Vieillir, c est chiant. J aurais pu dire : vieillir, c est désolant, c est > > insupportable, c est douloureux, c est horrible, c est déprimant, c est > > mortel. > > Mais j ai préféré « chiant » parce que c est un adjectif vigoureux qui ne > > fait pas triste. > > Vieillir, c est chiant parce qu on ne sait pas quand ça a commencé > > et l on sait encore moins quand ça finira. Non, ce n est pas vrai qu on > > vieillit dès notre naissance. On a été longtemps si frais, si jeune, si > > appétissant. On était bien dans sa peau. On se sentait conquérant. > > Invulnérable. La vie devant soi. Même à cinquante ans, c était encore très > > bien. Même à soixante. Si, si, je vous assure, j étais encore plein de > > muscles, de projets, de désirs, de flamme. > > Je le suis toujours, mais voilà, entre-temps - mais quand - j ai vu le > > regard des jeunes, des hommes et des femmes dans la force de l âge qu ils ne > > me considéraient plus comme un des leurs, même apparenté, même à la marge. > > J ai lu dans leurs yeux qu ils n auraient plus jamais d indulgence à mon > > égard. Qu ils seraient polis, déférents, louangeurs, mais impitoyables. Sans > > m en rendre compte, j étais entré dans l apartheid de l âge. > > Le plus terrible est venu des dédicaces des écrivains, surtout des > > débutants. « Avec respect », « En hommage respectueux », Avec mes sentiments > > très respectueux ». Les salauds! Ils croyaient probablement me faire > > plaisir en décapuchonnant leur stylo plein de respect? Les cons! Et du « > > cher Monsieur Pivot » long et solennel comme une citation à l ordre des Arts > > et Lettres qui vous fiche dix ans de plus! > > Un jour, dans le métro, c était la première fois, une jeune fille > > s est levée pour me donner sa place. J ai failli la gifler. Puis la priant > > de se rasseoir, je lui ai demandé si je faisais vraiment vieux, si je lui > > étais apparu fatigué. « Non, non, pas du tout, a-t-elle répondu, > > embarrassée. J ai pensé que. » Moi aussitôt : «Vous pensiez que.? -- Je > > pensais, je ne sais pas, je ne sais plus, que ça vous ferait plaisir de vous > > asseoir. - Parce que j ai les cheveux blancs? - Non, c est pas ça, je vous > > ai vu debout et comme vous êtes plus âgé que moi, ç a été un réflexe, je me > > suis levée.-- Je parais beaucoup beaucoup plus âgé que vous? -Non, oui, > > enfin un peu, mais ce n est pas une question d âge. --Une question de quoi, > > alors? - Je ne sais pas, une question de politesse, enfin je crois.» J ai > > arrêté de la taquiner, je l ai remerciée de son geste généreux et l ai > > accompagnée à la station où elle descendait pour lui offrir un verre. > > Lutter contre le vieillissement c est, dans la mesure du possible, > > ne renoncer à rien. Ni au travail, ni aux voyages, ni aux spectacles, ni aux > > livres, ni à la gourmandise, ni à l amour, ni à la sexualité, ni au rêve. > > Rêver, c est se souvenir tant qu à faire, des heures exquises. C est penser > > aux jolis rendez-vous qui nous attendent. C est laisser son esprit > > vagabonder entre le désir et l utopie. La musique est un puissant excitant > > du rêve. La musique est une drogue douce. J aimerais mourir, rêveur, dans un > > fauteuil en écoutant soit l adagio du Concerto no 23 en la majeur de Mozart, > > soit, du même, l andante de son Concerto no 21 en ut majeur, musiques au > > bout desquelles se révéleront à mes yeux pas même étonnés les paysages > > sublimes de l au-delà. > > Mais Mozart et moi ne sommes pas pressés. Nous allons prendre notre > > temps. Avec l âge le temps passe, soit trop vite, soit trop lentement. Nous > > ignorons à combien se monte encore notre capital. En années? En mois? En > > jours? > > Non, il ne faut pas considérer le temps qui nous reste comme un capital. > > Mais comme un usufruit dont, tant que nous en sommes capables, il faut jouir > > sans modération. Après nous, le déluge? Non, Mozart. ( II ) Et l avis du divin Platon. Où en es-tu, Sophocle, à l égard de l amour ? Es-tu encore capable d entreprendre une femme ? Tais-toi, l ami, répondit Sophocle ; je suis enchanté d être échappé de l amour, comme si j étais échappé des mains d un maître enragé et sauvage. Sa réponse me parut belle alors, et aujourd hui encore elle ne me paraît pas moins belle. Il est certain en effet qu à l égard de ces troubles des sens, la vieillesse assure la paix et la franchise complète. Quand les passions ont perdu leur violence et se sont relâchées, c est à la lettre que le mot de Sophocle se réalise : on est délivré d une foule de tyrans forcenés. « Conversation de Céphale et de Socrate sur les ennuis de la vieillesse », Platon, La Républiq ue. Suite et source de l'article sur www.lescrutateur.com | |