[Article paru dans Le MotPhrasé ] Parce qu?elle est avant tout terre d?importation, la Guadeloupe subit passivement les conséquences de la révolution numérique. Le monde est à notre portée, de même, nous sommes à la portée du monde. Est-ce pour autant, en soi-même, un moteur de développement ? Rien n?est moins sûr. La communication interroge davantage les contenus créatifs que les techniques. Pour la Guadeloupe, la vraie question coule de source : développe-t-on les ressources capables de nous hisser à l?échelle de cet enjeu ? Aujourd?hui, fin 2009, la planète compte déjà plus de trois milliards d?utilisateurs de téléphones portables. Ces objets de nouvelle génération ne sont plus univoques, mais polyvalents et interactifs. Ils permettent: les connexions avec le réseau Internet, les échanges avec l?informatique personnelle et domestique, un nouveau support pour la télévision mobile personnelle (TMP) C?est une formidable mutation dont les conséquences sont enthousiasmantes ou terrifiantes, selon qu?on les appréhende du point de vue du contenant ou du contenu. En effet, l?étendue des possibilités et des capacités des nouveaux contenants (supports de communication) crée un besoin d?absorption et de diffusion de contenus tous azimuts. C?est bien à ce stade, au niveau des contenus, que se situent les défis les plus déterminants, singulièrement pour la Guadeloupe : toute présence significative dans le champ des contenus en circulation représente un enjeu culturel et identitaire majeur pour l?avenir. Au contraire, l?absence d?implication dans ce domaine s?apparente à une nouvelle forme d?analphabétisme, en tout cas à une dépendance irrémédiable à des cultures extérieures. D?où l?irresponsabilité de certains décideurs politiques ou autres consommateurs compulsifs quand ils se jettent sur les NTIC, comme sur le dernier truc à la mode, avant de tout faire pour que notre imaginaire soit au rendez-vous du monde. Se demander simplement comment la Guadeloupe peut contribuer aux contenus créatifs des réseaux du monde entraînerait à penser rayonnement de l?identité et filière professionnelle à part entière. « L?absence d?implication dans les contenus à travers les NTIC s?apparente à une nouvelle forme d?analphabétisme. » Quel est le contenu du Web en Guadeloupe ? Quel est le rapport des professionnels de l?image à l?imaginaire et à la création en général ? La réponse fournira une photographie assez précise des lieux et, par conséquent, du danger. Car-faut-il le répéter- on peut perdre la conscience de soi-même à se précipiter dans la consommation effrénée du produit d?autrui, lorsque l?importation s?étend à la manière de se penser, de se raconter et de rêver. En gros, 87% des sites « Guadeloupéens » sont à vocation commerciale et/ou touristique (sites commerçants classiques), à vocation institutionnelle (État, collectivités locales, associations professionnelles, syndicats, etc.) Il existe quelques rares sites d?information mal et peu alimentés par la vie du pays. Ce sont, en réalité, de simples portails d?agrégation de dépêches ou de contributions analytiques sporadiques, et des sites personnels, par nature très différents les uns des autres par leur technologie et leur contenu. Aucun site ne semble se distinguer fortement par la qualité de sa mise en forme et celle de ses choix de contenus, y compris sur des thèmes généralement porteurs comme les arts ou l?information. Il est à noter qu?il n?y a aucune spécificité technologique ou de contenu du Web guadeloupéen. Les sites s?intègrent sans grande spécificité ni caractères distinctifs aux flux de l?ensemble du Web francophone, s?alignant sur les niveaux les plus basiques, voire élémentaires. Les sites institutionnels , touristiques et commerciaux sont réalisés selon les mêmes standards de fonctionnement et de mise en page que les sites institutionnels métropolitains courants. Mais, selon l?importance des sites parcourus (dont les surfaces quantitatives en ligne sont proportionnelles aux institutions représentées), différentes limitations ou erreurs peuvent être constatées dans leur réalisation. Ces limitations et ces erreurs, fréquentes sur le web guadeloupéen, sont l?indice d?une maintenance mal gérée ou insuffisamment qualifiée. Là encore, ces sites s?inspirent exactement de ceux que l?on retrouve en France, y compris dans la reproduction de leurs défauts, cela à plusieurs reprises, y compris dans le cas de certains sites institutionnels. L?effet de calquage laisse penser que ce sont les mêmes opérateurs qui ont conçu et mis en ?uvre les sites en question. Globalement, l?utilisation de contenus vidéo et audio est extrêmement rare . Il faut noter, surtout à partir du Mouvement du LKP, une forte poussée des radios en ligne, en particulier Radyo Tanbou. Cela est dû davantage à l?accroissement soudain de l?intérêt des publics du monde à l?égard de la Guadeloupe qu?à une créativité particulière en matière de contenus. La règle générale sur le Net, en termes de visuel, reste encore l?inertie des sites : mise en page de textes et d?images fixes, banale et conventionnelle. Les pratiques se résument le plus souvent en une reprise des typologies formelles selon des technologies standards du Web dans son ensemble. Les progrès de circonstance liés à la résonance de notre actualité ne doivent pas occulter que les sites d?information restent les parents pauvres du Web guadeloupéen. « ?nos sites s?inspirent exactement de ceux que l?on retrouve en France, y compris dans la reproduction de leurs défauts? » Avec le Web notre aliénation culturelle cesse de faire partie des petites indigences de voisinage. Elle peut maintenant faire le tour du monde. Une telle situation pose un impératif « philosophique » : l?universalité ne signifie pas la mort de notre singularité, au contraire, elle l?exige. Cela induit un second impératif : prendre en compte l?universalité et la portabilité du code, pour un affichage correct de sa singularité sur tous les systèmes du monde, du téléphone au téléviseur, en passant évidemment par tous les ordinateurs. A la fois l?appropriation complète de sa propre culture, à la fois le recours à des solutions technologiques cohérentes, au fait des évolutions en cours. Etre soi-même dans le monde, le plus intelligiblement possible. Par conséquent, le Web guadeloupéen ne peut être renforcé que par l?action d?équipes compétentes, spécialisées à chaque étape de la création et, néanmoins, enracinées culturellement. Puisqu?il s?agit avant tout de son et image, les premiers interpellés par l?enjeu sont les professionnels de l?audiovisuel : réalisateurs, opérateurs images et son, producteurs, prestataires de services techniques, directeurs de production, assistants divers, monteurs, JRI, webmasters, etc.. Nous rangeons sous le terme de « professionnels », ceux pour qui la pratique de leurs métiers n?est pas réductible à un « djob », mais à une activité génératrice d?une identité professionnelle. Dans quelle mesure entendent-ils cet appel des temps modernes, quand le moindre lycéen, voire même le jeune déscolarisé, peut déjà manipuler Internet via la caméra de son téléphone portable à des fins inavouables ? Au fil des conversations avec les professionnels, quand on les entend s?exprimer publiquement ou les regarde faire, on est d?abord frappé par une perception immédiate et épidermique de la situation de leur secteur. On trouve rarement la distance qui permettrait une mise en perspective. En effet, tous accusent le manque de moyens financiers. « Sans financement pas de production » , c?est d?une évidence. Néanmoins, au-delà du constat, souvent victimaire, il y a très peu d?interrogations sur les mécanismes intellectuels, techniques et administratifs de la production. Ce qui est pourtant l?armature de base de tout marché de l?audiovisuel. De l?absence de ces types d?interrogation découle un second constat. Les offres du marché étant ce qu?elles sont (publicité, clips, commandes institutionnelles, programmes de flux des chaînes TV), les professionnels les subissent sans y opposer une alternative construite. Comme si le confinement dans l?exécution et le façonnage définissait exclusivement le champ d?action de l?audiovisuel. D?où cette définition répétée à l?envi : « La Guadeloupe est un marché de commandes » . Les conséquences de telles postures, obèrent gravement la culture du secteur : une vision « techniciste » largement partagée, au détriment de l?inventivité. La forte dimension créative de l?audiovisuel est souvent absente du propos. Peu de références à des valeurs collectives relevant des contenus : notions d??uvre, de regard d?auteur, de point de vue de cinéaste, de documentariste de création, etc.. De ce fait, la culture devient ce qui manque à l?audiovisuel. Le langage utilisé exprime une vision souvent formatée et purement utilitaire de la pratique professionnelle. Il est souvent fait état de la qualité du paysage de la Guadeloupe comme atout du développement du secteur de l?audiovisuel. Corrélativement, la culture, l?histoire ou les questions majeures de société, ne sont presque jamais citées comme motifs de développement. « ?la culture devient ce qui manque à l?audiovisuel? » Cet état des choses découle certainement de l?état du Web guadeloupéen , mais c?est aussi, en retour, le manque d?implication des professionnels locaux qui en explique l?indigence. On sait que des blogs divers et des sites personnels fleurissent en grand nombre. A l?inverse, peu de projets élaborés, appuyés sur des concepts et des objectifs forts, s?imposent en fédérant à l?intérieur de la profession des initiatives ou des énergies plurielles. Les limites du discours en matière de finalité du travail (sens esthétique, sujet, genre) font écho aux caractéristiques de formation des professionnels en général: les connaissances accumulées sont empiriques, résultant d?acquis accumulés « sur le terrain ». Le secteur professionnel de l?audiovisuel en Guadeloupe , ayant construit son identité collective non à partir de valeurs communes, profondément enracinées, mais au gré d?un labourage de « coups » et de « débrouille » glanés ça et là, est à la croisée des chemins. L?alternative est sans pitié : ou bien devenir résiduel voire accessoire sur un marché de plus en plus mondialisé ou bien relever le défi du numérique. Or, l?émergence du numérique, des nouveaux supports et techniques constitueront un appel fort aux contenus, fruits de la créativité. C?est seulement par ce biais, en exprimant les singularités des univers et des cultures, que la diversité des pays et des communautés particulières perceront sous la mondialisation. Car la globalisation des techniques et des savoir-faire ne sauraient en eux-mêmes restituer au monde la diversité et la richesse des savoirs-être sans les groupes humains vivant en des lieux différents, inscrits dans des histoires différentes. La fragilisation du secteur de l?audiovisuel en Guadeloupe se pose en termes de vision avant que de se poser en termes d?emploi. S?il faut augmenter l?offre d?emploi, ce n?est pas en ajoutant une autre vision techniciste à celle qui sévit déjà : ce serait tenter de combler un secteur professionnel qui sature déjà parce qu?il limite sa demande aux contours d?une offre sans ambition. La révolution numérique induirait plutôt une révolution de la demande par transfusion de métiers émergeants, munis de savoirs techniques et de contenus. De ce point de vue, l?insertion professionnelle est étroitement liée au développement nécessaire du secteur face à une offre prévisible, qui sera démultipliée au cours des cinq années ou des dix années à venir. Plus généralement, dans l?audiovisuel comme ailleurs, ce n?est pas la non qualification des jeunes qui explique à elle seule le chômage. C?est surtout la non-qualification de l?offre coloniale, dans une région-département qui se targue d?avoir un système éducatif et de formation de pays développé. Sans jamais oser l?ambition d?un développement pour soi. Guy Romaric _____________________________________________________________________________________________ La Guadeloupe par le Web On peut obtenir quelques indications sur le « Web guadeloupéen » à partir d?un site des répertoires francophones tels que Dmoz. Il prend en compte l?existence des sites réputés les plus « probants » selon quelques critères simples d?identification : fréquentation, présentation, forme et contenu, pérennité de la présence sur la toile. Sur environ 250.000 sites probants sur la toile francophone, un panel de près de 500 sites concernant la Guadeloupe ont été visités et sont utilisés ici comme base de référence. Ils ont été classés selon 8 catégories thématiques distinctes : Actualités-médias, Art et Culture, Sports, Institutions-Administrations, Commerce, Economie, Santé et Tourisme. L?immense majorité des sites du « Web guadeloupéen » concerne le tourisme (hôtellerie, locations vacances, transports, guides, etc..) : 52% ; vient ensuite le lot Institutions-administration : 21% ; la troisième place revient au lot commerce et l?économie : 14% ; les sites consacrés aux sports : 7% ; les sites relevant des catégories « Arts et Culture » et « Actualité et médias » occupent respectivement 3% de la toile. GR ____________________________________________________________________________________ La révolution du numérique En France, Orange est passé du stade de simple opérateur de téléphonie sans fil à celui de créateur spécifique de programmes de télévision mobile. La production de contenus audiovisuels est désormais au c?ur de sa stratégie de développement. Les chiffres d?affaires annuels des TIC (Technologie de l?Information et de la Communication) situent bien les enjeux économiques qu?ils représentent. A l?échelle de la France hexagonale : 42 milliards d?euros (dégageant une marge de 20%), 6% du PIB. A l?échelle de l?Union Européenne, 50% de la croissance de la production provient du développement des TIC. Enfin, à l?échelle du globe : 7% du produit mondial brut et ¼ de la croissance. C?est donc en termes de contexte mondial qu?il faut désormais raisonner. GR Partager sur Facebook Suite et source de l'article sur www.fwiyapin.fr | |